Roland C. Wagner à la question.
Par DiChim, vendredi 29 septembre 2006 à 08:02 :: Musique :: #5 :: rss
Si vous aimez la science-fiction, il y a de grandes chances que vous connaissiez Roland C. Wagner. Si vous ne le connaissez pas, courrez acheter l'un de ses (nombreux) livres pour réparer cette erreur impardonnable. Il pratique une SF que je qualifierais de jubilatoire, bourrée d'humour toute en étant intelligente et pleine d'idées.
Bref, c'est un de mes auteurs préférés dans mon genre de prédilection. Excusez du peu ! Mais ce n'est pas pour cela que je lui ai posé quelques questions. Je vous ai parlé dans mon poste précédent de l'album Visage sur l'écran de Brain Damage. Roland fait partie de ce groupe et en écrit les textes, c'est donc le musicien diffusant librement sa musique qui nous intéresse aujourd'hui.
Place aux questions !
Peux-tu nous résumer, un peu, l'histoire du groupe et nous dire quels en sont les membres ?
Brain Damage a été fondé en 1977. Le premier chanteur est parti aux USA au début des années 1980 et je suis entré dans le groupe en 1983. On a joué pendant deux ans avant que ça se délite. à la fin de l'année 1987, j'ai renoué le contact avec Philippe, le clavier, et Nono, le guitariste. On a décidé de remonter le groupe. Ce qui n'a pas été sans d'innombrables galères, dont pas mal de changements de personnel. La formation la plus stable comprenait Hubert, l'ancien batteur des Stunners, qui s'était mis à la basse pour l'occasion, et Norbert à la batterie. On a fait genre cinquante ou soixante concerts, dont plusieurs fois le Gibus, et aussi un bar de Montmartre, la Divette, puis on a changé de section rythmique, puis Philippe est parti. On a dû cesser de jouer pendant deux ans, avant de recommencer à répéter avec Norbert. Les deux autres musiciens venaient d'un projet parallèle de Nono, X-Men. Au milieu des années 1990, il y a eu une période de flottement. ça ne m'a pas empêché de faire presser un 45 tours avec Brain Damage sur une face et X-Men, sur l'autre. C'est aussi à ce moment-là qu'on a cessé de faire de la scène pour se concentrer sur l'enregistrement, d'abord avec un huit pistes à cassettes, puis avec du matériel de plus en plus sophistiqué. Le premier album est sorti en 1999 à quelques dizaines d'exemplaires. Les gens qui l'ont acheté à l'époque détiennent un vrai collector's. On a continué à enregistrer, mais sans rien sortir, avec ou sans l'aide d'autres musiciens. Ces derniers temps, le rythme s'était accéléré, on faisait de plus en plus de morceaux et des projets précis commençaient à se dessiner. Au total, ça fait presque vingt-cinq ans que je collabore avec Nono, et ça a l'air bien parti pour continuer.
Quelles sont tes influences musicales ?
D'abord, le garage punk 60's et le rock psychédélique. J'ai pris une vraie claque la première fois où j'ai entendu un volume de Pebbles - c'était le 5, le jour de mes vingt ans. Mais le reste du groupe a toujours eu des influences variées - trop variées pour les détailler. Je pense que tout le monde tomberait d'accord sur les Stooges et les Doors. La formation du début des années 1980 était aussi influencée par Killing Joke, les Psychedelic Furs... et par le punk '77, cela va sans dire. Celle de la fin de la décennie comprenait un bassiste fan de rhythm'n'blues et un batteur amateur de rockabilly et de Ministry... Et puis, il faut toujours que j'arrive avec mes trucs improbables, genre Om Kalsoum, ou Erkin Koray, ou Os Mutantes, ou Algarnas Tradgard, ou Elektricni Orgazam...
Comment définirais tu la musique de Brain Damage ?
Ça a toujours été un problème. Aujourd'hui, je parle de psychopunk, mais c'est juste histoire de donner une idée. Disons qu'il s'agit de rock à tendance speedée avec des arrangements souvent psychédéliques et une influence garage 60's marquée, mais, sauf exception, nos morceaux entrent rarement dans un genre bien précis.
Peux-tu nous faire un petit topo rapide pour chaque titre du dernier album ? L'idée de départ ce genre de choses.
Je ne me souviens absolument pas comment est né La peur est en nous. C'est un vieux morceau. La seule chose que je me rappelle au sujet de ce morceau, c'est de Nono, dans une petite pièce à la campagne, agitant sa guitare devant un baffle pour obtenir le larsen voulu sur le solo final. Je crois qu'au départ il y avait une volonté de dire : Nous avons tous peur, et alors ?
Quand le paysage se déchire est un vieux truc - un hommage à Philip K. Dick qu'on avait composé en 1988 et qu'on avait laissé tomber au bout de quelques mois, sans trop savoir pourquoi. La nouvelle version, enregistrée cette année, comprend un pont qui n'existait pas dans la première et qui, je pense, donne tout son sens au morceau.
Un été de serre est né de ma frustration que Raphaël Sorin, alors directeur des éditions Flammarion, ait décidé de baptiser Bleu comme une orange le roman de Norman Spinrad que je venais de traduire et dont le titre original est Greenhouse Summer. C'est un clin d'oeil à Norman, que je connais bien et que j'aime bien - et qui aime bien Brain Damage, soit dit en passant.
Visages sur l'écran date de la première moitié des années 1980. Le texte est à ma connaissance la première occurrence de l'idée que le cinéma et la télévision pourraient un jour se passer d'acteurs en chair et en os grâce à ce qu'on n'appelait pas encore l'image de synthèse. Le point de vue est celui - pour le moins hypothétique - de ces acteurs qui n'existent pas.
Je n'ai que des souvenirs très flous de la manière dont est né Envie de huuurler !. Me connaissant, je suppose que c'est le côté pastiche des Doors qui m'a donné l'idée de ce texte très I'm not like anybody else
ou I'm five years ahead of my time
. Tout le morceau est bâti autour du son d'orgue de Philippe. Ah, il y a aussi une basse fuzz, qui nous a donné beaucoup de mal au mixage.
H a été enregistré en 1989, mais on le jouait déjà six ans plus tôt. C'est une chanson sur la bombe nucléaire, écrite à l'époque où les Pershing et les SS 20 se regardaient de travers par-dessus le Rideau de Fer.
Viens danser le smurf, c'est juste un gag. Il y avait cette base musicale façon rock'n'roll à banane. Alors, je me suis dit que faire un texte sur le smurf, qui en est en quelque sorte l'antithèse, ça pouvait être amusant.
Méfie-toi du savant fou ! date du début des années 1990. L'un des plus garage qu'on ait composé.
Brain Damage jouait déjà Plastic shoes à la fin des années 1970, avant mon entrée dans le groupe. Ils étaient sur scène, le chanteur n'avait pas de texte et il avait des chaussures de plage en plastique... Je crois qu'à part le refrain, il n'y a jamais eu de texte. On en a goupillé un pour l'enregistrement.
Pétrole, essence, gazole... a été composé et enregistré l'année dernière. Je suis arrivé en ayant juste écouté une mise à plat et j'ai improvisé quatre ou cinq pistes de chant. Après, on a fait le tri. Je l'aime bien parce que le côté spontané s'intêgre bien à une musique très réfléchie, très pensée, mais non dénuée d'émotion.
Pourquoi avoir choisi de diffuser votre musique librement sous licence CC-nc-nd ? Pourquoi la diffusion libre tout d'abord, mais aussi pourquoi interdire l'utilisation commerciale et surtout les oeuvres dérivées ?
Disons par prudence. Ne mesurant encore pas tout à fait bien la réalité de l'évolution qui se dessine, j'ai préfèré choisir une licence assez restrictive. Ça ne veut pas dire que ça ne changera pas à l'avenir. Pour l'instant, je regarde et je vois venir. Naturellement, si quelqu'un désire utiliser une de nos oeuvres, ou juste un bout, il lui suffit de m'envoyer un mot pour que je lui donne l'autorisation. Peut-être ai-je la faiblesse de vouloir exercer un peu de contrôle là-dessus, alors que les morceaux sont lâchés en libre diffusion dans la nature.
Que penses-tu du mouvement libre en général ?
Beaucoup de bien. Il me semble que les artistes doivent être libres de diffuser leur musique comme ils le désirent, gratuitement ou moyennant paiement. Les deux ne sont d'ailleurs pas incompatibles : je pense que la diffusion gratuite via le wèbe est désormais un atout pour faire connaitre des morceaux.
Quittons la musique un moment. Tu diffuses ta musique librement, mais en tant qu'écrivain professionnel tu gagnes ta vie en vendant tes textes. Penses-tu que dans ce domaine, les livres, même numériques, le libre soit viable ou seulement souhaitable ? Que ce soit pour un professionnel ou un amateur.
Un livre, c'est un objet. Tout commence par l Un livre, on ne lit souvent qu'une fois. Tandis qu'un morceau de musique, on peut l'écouter ad nauseam. Cela dit, j'ai mis en ligne plusieurs de mes romans indisponibles, afin que ceux qui veulent les lire puissent le faire, mais c'est, de mon point de vue, un pis-aller. Rien ne remplace l'objet livre. Soyons lucide : le gros problème du libre, c'est la rémunération. Et je n'ai pas de solution géniale - sinon, je serais déjà en train de l'appliquer. Compter sur les dons des lecteurs ou auditeurs, c'est aléatoire, et l'expérience montre que ça ne rapporte pas des fortunes, même quand on s'appelle Stephen King. Il y a peut-être là une question de société, de mentalité sociale. On n'est pas habitué à donner pour ce qu'on a eu gratuitement, surtout si c'est... disons virtuel. Mais je suis certain que des gens beaucoup plus rusés que moi en trouveront, des solutions. C'est juste une question de temps et de réflexion - et, sans doute, d'évolution de la société.
Pour finir, si tu devais choisir un seul artiste en libre diffusion (et te fâcher avec tous les autres ;-)) lequel choisirais-tu et pourquoi ?
Dead Joshua, parce qu'il sait faire du vrai rock'n'roll avec juste une guitare et un quatre pistes. Ça n'est pas donné à tout le monde.
Quelques liens :
Fun House un de ses blogs sur lequel il parle, entre autre, de musique.
Brain Damage sur :
L'entretien de Roland avec Dead Joshua
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